[DOSSIER - DEMOCRATIE ALIMENTAIRE] « Reprendre la main sur le système alimentaire »

Créé le : 16/07/2020
Soupe populaire offerte aux chômeurs en 1932. Crédit : Agence Mondiale / Creative Commons

Soupe populaire offerte aux chômeurs en 1932. Crédit : Agence Mondiale / Creative Commons

Propos recueillis par Julien Dezécot

Chercheuse à l'Inrae de Montpellier, Dominique Paturel travaille depuis plusieurs années sur la démocratie alimentaire. Elle fait également partie du collectif éponyme qui propose une sécurité sociale de l'alimentation. Rencontre à Montpellier.

Sur quoi repose l'idée de « démocratie alimentaire » ?
La démocratie alimentaire repose sur un pilier fondamental. La définition d'un système alimentaire, basé non pas sur les produits alimentaires, mais bien sur un système d'acteurs clés : producteurs – consommateurs –  transformateurs et distributeurs. Le système alimentaire aujourd'hui est dépendant d'un système mondialisé et spécialisé par type de production par pays à l'échelle planétaire. Le 2ème pilier est de rendre effectif le droit à l’alimentation que nous qualifions de durable, car il est l’expression d’une tension, entre l’alimentation comme marchandise et les droits humains soumis à la volonté des états quant à leur effectivité. En outre, dans un pays comme La France, pour que l’accès à l’alimentation soit garanti de façon égalitaire, il faut passer par la loi. D’où notre soutien à une inscription de ce droit dans la constitution.Le 3ème pilier s’appuie sur la justice sociale, tissant des liens entre une justice redistributive et une justice capable de prendre en compte les besoins différenciés des populations.

 

Autrement dit, vous posez la question du pouvoir d'agir et de la citoyenneté alimentaire?
Démocratiser passe en effet par des initiatives de justice alimentaire. C'est la revendication des citoyens à reprendre le pouvoir sur la façon d’accéder à l’alimentation. Pour cela, le droit à l'alimentation doit être effectif. La démocratie alimentaire émerge comme un terreau particulièrement propice à la construction d’une nouvelle citoyenneté, dans laquelle les citoyens retrouvent les moyens d’orienter l’évolution de leur système alimentaire, à travers leurs décisions et pas uniquement leurs actes d’achat. Et même dans l’aide alimentaire où les destinataires sont captifs de ces distributions pour une partie de leur alimentation, nous avons par exemple expérimenté pendant plusieurs années avec les restos du cœur de l'Hérault, un approvisionnement en fruits et légumes frais et locaux, pour remettre un peu d’égalité dans leur assiette. Cela pour à la fois soutenir les producteurs locaux et donner accès aux personnes à des produits frais.

 

Dans cette dynamique démocratique, vous proposez l'idée d'une sécurité sociale de l'alimentation, portée tant par votre collectif Démocratie alimentaire, que par des associations ?
En période de guerre, l’État garantit l'alimentation. Au même titre que la défense, je pense qu'il s'agit d'une mission régalienne. Toutefois on ne peut y répondre de manière uniquement centralisée. D'où l'idée d'une sécurité sociale de l'alimentation, possiblement à l'échelle de bassins de vie, des territoires. Avec une logique d'économie circulaire, celle-ci serait financée par une cotisation sociale de l’ensemble des acteurs du système alimentaire. Ces différents acteurs travailleraient dans le cadre d’un conventionnement avec les caisses de sécurité sociale de l’alimentation, comme pour la santé. C’est cette proposition que nous défendons avec le collectif, qui rassemble Ingénieurs sans frontières-Agrista, Réseau Salariat, Réseau Civam, la Confédération paysanne, le Miramap, des chercheurs·euses sur la démocratie alimentaire, les Amis de la Confédération paysanne et l'Ardeur.

 

Concrètement, comment cela serait-il mis en place ?
Imaginons une monnaie locale de l'alimentation : une sorte de carte vitale. Celle-ci ouvrirait un droit à se fournir en aliments de qualité, issu de productions et de transformations locales mais pas seulement. Tout cela ne serait possible que si l'on pense « Transition », avec l'octroi d'une allocation mensuelle pour l’ensemble des habitants sur le modèle des allocations familiales.  Dans un premier temps, il s’agirait d’orienter 1/3 de l’allocation vers des produits alimentaires moins transformés. Puis 2 ans plus tard, 2/3 de l’allocation vers les fruits et légumes. Cela permettrait de faire bouger considérablement l'offre alimentaire et de soutenir la production locale par ces mécanismes de redistribution, en incitant certains systèmes alimentaires plutôt que d'autres. Et en accompagnant les transformations nécessaires. Tout cela ne fonctionnerait que dans un système ouvert entre les bassins de vie, pour penser une monnaie d'échange entre territoires : tous n'ont pas assez de fruits et légumes, céréales, etc. et il faudra bien partager la ressource de manière égalitaire entre les territoires. La relocalisation et les circuits courts ne seront pas suffisants pour nourrir toute la population : il faut aussi travailler avec les PME de l’agro-industrie de façon à faire évoluer l’offre alimentaire vers des denrées de meilleure qualité nutritionnelle et garantir un accès égalitaire.

 

 

Plus d'infos

www.chaireunesco-adm.com/Pour-une-Securite-Sociale-de-l-Alimentation

www.chaireunesco-adm.com/Dominique-PATUREL-Precarite-et-democratie-alimentaires-589

https://securite-sociale-alimentation.org/

 

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